De quoi parle ce rapport ?
« La violence s’arme des inventions des arts et des sciences pour combattre la violence » ([1]). Le constat dressé par le général Carl von Clausewitz après les guerres napoléoniennes s’impose aujourd’hui avec la même force qu’en 1830 : les sociétés, en quête de sécurité, ont cherché et aspirent à transformer les progrès technologiques en dispositifs de plus en plus efficaces pour surveiller les menaces, exercer une influence au-delà de leurs frontières et, en cas de guerre, permettre à la force de prévaloir. À l’ère numérique, ce triptyque s’exprime désormais par l’utilisation d’un nouveau canal, l’intelligence artificielle (IA).
Comprise comme l’ensemble des méthodes utilisées pour modéliser un phénomène avec l’objectif de résoudre un problème ou de répondre à une question ([2]), l’intelligence artificielle transforme en profondeur des pans entiers de l’activité humaine. Elle induit une rupture avec les modes de production antérieurs en promettant des gains de productivité substantiels tout en assurant le traitement de flux de données avec des volumes inédits. Opportunité du siècle, l’intelligence artificielle suscite également des craintes proportionnelles à l’enthousiasme généré. Pour la première fois, l’homme abandonne sa prérogative cognitive à un élément exogène. Ce basculement a ainsi pu justifier, selon certains, que soit acté le passage à une nouvelle époque, « l’âge de l’intelligence artificielle » ([3]). Après l’âge de la religion, marqué par un monopole ecclésiastique de l’information, puis l’âge de la raison durant lequel l’humanité a pris conscience de sa capacité à penser le monde par le doute et la recherche de vérité, serait venu le temps d’une intelligence annexe remettant en cause la matrice cartésienne cogito ergo sum, « je pense donc je suis ».
Il s’agit donc désormais d’appréhender cette technologie pensante afin de fabriquer, contrôler, se défendre ou contre-attaquer. Ainsi, l’intelligence artificielle est en train d’acquérir une place centrale dans les rapports conflictuels interétatiques, au point de devenir un enjeu majeur de géopolitique. Alors que l’équilibre international se dégrade rapidement avec une multiplication des foyers de crise et une brutalisation des rapports de force sur tous les continents, le caractère peu probable d’un conflit direct conventionnel entre grandes puissances impose l’emploi de moyens pernicieux et détournés pour saper les fondations du modèle adverse. Cet impératif trouve naturellement une réponse dans l’usage de l’intelligence artificielle. Autrefois apanage des geeks, l’intelligence artificielle est aujourd’hui un instrument incorporé à la panoplie des outils de la guerre cognitive, informationnelle et cyber. Les acteurs hostiles y ont par conséquent de plus en plus recours pour leurs opérations afin de toucher des publics élargis, avec une rapidité d’exécution augmentée et une réalisation sensiblement améliorée. L’utilisation de l’intelligence artificielle dans le cadre de campagnes de déstabilisation est en hausse, permettant, selon les mots du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, à certains régimes autoritaires de « pilonner par la désinformation » ([4]) nos sociétés.