De quoi parle ce rapport ?
Le pouvoir d’achat est, depuis plusieurs années, au cœur des préoccupations des Français. Première inquiétude déclarée dans les enquêtes d’opinion ([1]), il cristallise un sentiment de déclassement diffus que les données statistiques publiques peinent à saisir – ou, plus précisément, qu’elles semblent parfois contredire. C’est précisément cette tension, entre les chiffres produits par les institutions et le vécu quotidien de nos concitoyens, qui a conduit vos rapporteurs à engager une mission d’information approfondie sur le sujet, au nom de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale.
L’histoire de la notion de « pouvoir d’achat » est celle de la construction progressive d’une notion statistique, toujours inachevée, et encore régulièrement contestée. En France, les premières tentatives de mesure systématique remontent aux lendemains de la Libération : c’est dans le contexte des grandes négociations salariales de l’après-guerre qu’apparaissent les indices de prix syndicaux, dont le célèbre « indice CGT », établi par la Confédération générale du travail pour mesurer l’évolution du coût de la vie des ménages ouvriers. Cet indice, construit à partir d’un panier de consommation populaire, fut longtemps opposé aux statistiques officielles dans les conflits sociaux, témoignant dès l’origine de la dimension profondément politique de la mesure du pouvoir d’achat. La question n’était pas seulement technique : elle portait sur la répartition des gains de productivité, sur le partage de la valeur ajoutée, sur la légitimité des revendications salariales.
Cette dimension politique n’a pas disparu. Elle resurgit régulièrement dans les débats publics, chaque fois que les institutions proclament une progression du pouvoir d’achat que les ménages peinent à ressentir. Elle a été théorisée et documentée dans plusieurs travaux de référence qui avaient très tôt mis en évidence les limites des indicateurs agrégés et la nécessité de disposer d’outils de mesure plus proches de la réalité vécue des ménages ([2]). Plus récemment, l’économiste François Geerolf a systématisé la critique des conventions statistiques françaises, montrant que « le » pouvoir d’achat n’existe pas comme réalité objective, mais résulte de choix méthodologiques – le numérateur retenu, l’indice de prix utilisé au dénominateur – qui ne sont ni neutres ni incontestables, et qui orientent structurellement la mesure officielle à la hausse.